Accueil inconditionnel en tiers-lieux? Inclusivité et sans-abrisme.
Les rendez-vous Tiers-à-Tiers sont des moments de partage ouverts à tous·te·s. Une fois par mois, en visio, on y explore ensemble un sujet transversal, un enjeu vécu, une question qui traverse nos lieux — ou nos vies.
🎥 Vous pouvez regarder la vidéo complète du rendez-vous Tiers-à-Tiers, ou bien lire l’article ci-dessous pour en découvrir l’essentiel. Ce texte reprend aussi fidèlement que possible le fil rouge de la rencontre — « La place des enfants dans les tiers-lieux » — et restitue aussi plusieurs digressions précieuses, qui ont élargi le débat pour celles et ceux qui préfèrent la lecture à la vidéo… ou qui souhaitent compléter leur visionnage par une mise en mots plus structurée.
https://zoom.us/rec/share/BaX18mk5lEh99mv-RFdor1Bmn2T5sRnCo9Ncx9B02Pgm-efvGryJiYPrLdRzjsBm.iiWpHDo3IVIzv9zp
Mot de passe: SC.H=8TK
Derrière la question de l’inclusivité se cachent celles, plus concrètes, de la rencontre avec des publics spécifiques. Cette fois, nous aborderons le sans-abrisme, et la manière dont il interroge nos pratiques d’accueil inconditionnel. Comment accueillir sans se substituer aux services sociaux ? Comment poser des limites sans trahir nos valeurs d’ouverture ? Et comment préserver la sécurité et la sérénité d’un lieu quand les réalités de la rue s’y invitent ? Entre élan d’hospitalité et cadre collectif, nous chercherons ensemble comment conjuguer bienveillance, lucidité et responsabilité au cœur des tiers-lieux.
L’inclusivité inconditionnelle : entre hospitalité radicale et réalité du terrain
Comment concevoir des espaces réellement ouverts face à la grande précarité ?
Introduction et enjeu
Les tiers-lieux se définissent souvent par leur capacité à agréger des populations hétérogènes autour d'un pilier central : l'accueil inconditionnel. Pourtant, derrière cet étendard, la réalité est complexe. Lorsque les portes s'ouvrent gratuitement, le lieu devient un refuge, parfois le dernier, pour des personnes sans-abri ou en grande précarité, surtout face à l'érosion des services publics.
Cette présence interroge la cohérence de nos projets : peut-on prétendre transformer la société sans accepter la confrontation directe avec sa propre fragilité ? L'enjeu est de passer d'un simple "confort" (recevoir) à un "réconfort" (transformer), où chaque individu peut trouver une place légitime dans la communauté.
Aligner compétence et cadre
Pour que l'inclusivité soit soutenable, il est essentiel de sortir d'une vision idéaliste pour adopter un cadre opérationnel basé sur les comportements plutôt que sur les statuts sociaux.
- Le Règlement d'Ordre Intérieur (ROI) comme outil de médiation : Un cadre clair et affiché permet de traiter les incidents (violence, alcool, dégradations) sans tomber dans la discrimination. L'usage de « carnets de liaison » ou de systèmes de signalétique (type cartons) aide les équipes à appliquer les règles de manière cohérente.
- Le métier social "de fait" : Les accueillants (souvent bénévoles ou en service citoyen) se retrouvent en première ligne face à des traumatismes qu'ils n'ont pas toujours la formation pour absorber. Il devient vital de recruter des profils hybrides, alliant animation et sécurité, et de prévoir des espaces de décharge émotionnelle pour éviter le burnout.
Entre liberté et architecture
L'espace physique n'est pas neutre ; il induit des configurations sociales. Pour favoriser la mixité sans créer d'entre-soi, l'aménagement doit être pensé comme un facilitateur.
- L’architecture du "non-fini" : Un lieu trop "léché" peut intimider les publics précaires qui craignent de déranger. À l'inverse, un bâtiment qui laisse place à l'appropriation (chantiers participatifs) favorise le sentiment de "chez-soi".
- La machine à café comme catalyseur : C’est souvent autour de la cuisine commune ou du bar à prix libre que se vit la reconnaissance mutuelle. L'exemple de ce sans-abri devenu « Monsieur Cafetière » à La Quincaillerie illustre comment une responsabilité simple peut transformer un bénéficiaire passif en un membre actif de la communauté.
- Briser les barrières symboliques : Le jargon technique (prototypage, incubation) ou une esthétique trop "squat" peuvent exclure. Il faut veiller à une signalétique lisible et à un vocabulaire quotidien pour rester accessible au "commun des mortels".
Quelques pistes pour renforcer l’inclusivité des espaces collectifs
- Aménager des espaces de parole pour les tensions : Créer des groupes de travail "Inclusivité" au sein de la gouvernance partagée pour traiter les malaises liés à l'hygiène ou à la sécurité avant qu'ils n'aboutissent à des mesures d'exclusion brutales.
- Développer des partenariats stratégiques : Le tiers-lieu ne doit pas s'isoler. Collaborer avec des éducateurs de rue, le CPAS ou des centres spécialisés permet de créer des relais efficaces et de ne pas se substituer totalement aux institutions sociales.
- Favoriser les "moments de mixité vécue" : Organiser des activités transversales (échecs, scènes ouvertes, ateliers slam) où les barrières sociales s'effacent au profit du faire-ensemble ou de la prise de parole critique.
- Assumer la fonction politique : Reconnaître que le tiers-lieu "produit" le territoire en répondant à des manques. Cette "responsabilité territoriale" doit être valorisée auprès des pouvoirs publics pour sécuriser des financements pérennes.
Une porte ouverte sur le territoire
L'inclusivité transforme profondément la dynamique collective. En acceptant d'être un "terrain neutre" mais cadré, le tiers-lieu devient un laboratoire de démocratie d'action. Il prouve que la solidarité n'est pas une charge mais un moteur de résilience : chaque personne accueillie, quelle que soit sa trajectoire, apporte une pièce à la construction d'un monde plus hospitalier.
Un mot pour finir
L’accueil inconditionnel n'est pas une utopie de façade, c'est une pratique exigeante qui demande du temps, de l'humilité et une grande capacité d'ajustement collectif. Comme le rappelle l'expérience du Delta ou de la Maison Folie, c'est dans la gestion de la conflictualité que se dessine la véritable maturité d'un collectif.
Envie d’aller plus loin :
- Fédération des acteurs de la solidarité, Fiches pratiques sur l'humanisation de l'accueil, 2021.
- Gabrielle Halpern, Tous centaures ! Éloge de l’hybridation, 2020.
- La Coopérative Tiers-Lieux, Revue #11 dédiée à l’accueil.
- Vidéo complète du Tiers-à-Tiers « Accueil inconditionnel » (disponible sur demande à Hello@troistiers.space).
Bibliographie synthétique
- FAS, Accompagner l'humanisation de l'offre, 2021.
- La Coopérative Tiers-Lieux, Accueillir en tiers-lieux, 2024.
- Analyse Systémique, L'impératif de l'hospitalité.
- Movilab, Tiers-Lieu & Inclusion.
- France Tiers-Lieux / Camille Breton, Quelles limites à l'accueil inconditionnel, 2023.
- Transcription Tiers à Tiers, Accueil inconditionnel et sans-abrisme, 2026.
- Fondation Jean-Jaurès, Tiers-lieux : hybridation et collectif, 2022.
Pistes
https://www.pluspersonnealarue.fr/guide-bonjour
https://www.lesouffledunord.com/
Si vous avez envie de contribuer à ces réflexions, de partager vos pratiques, vos ressources ou des exemples de lieux qui abordent cette question autrement, n’hésitez pas à le faire : chaque lecture enrichit la suivante.
Et si ce sujet vous a donné envie de proposer un prochain Tiers-à-Tiers, il suffit d’écrire à l’équipe Trois-Tiers : un thème, une personne ressource, une envie de creuser ensemble… c’est tout ce qu’il faut pour ouvrir une porte. À très bientôt autour d’un prochain sujet !
=> Hello@troistiers.space