📰 Alimentation durable : pour qui, à quelles conditions ?
📰

Alimentation durable : pour qui, à quelles conditions ?

Les rendez-vous Tiers-à-Tiers sont des moments de partage ouverts à tous·te·s. Une fois par mois, en visio, on y explore ensemble un sujet transversal, un enjeu vécu, une question qui traverse nos lieux — ou nos vies. 


Alimentation durable et accessibilité : quel rôle pour les tiers-lieux ?

Retour sur l'échange du 27 avril 2026 — Webinaire Trois-Tiers

Un constat partagé : deux mondes qui se côtoient sans se croiser

Les tiers-lieux et les structures d'aide alimentaire travaillent dans la même direction — rendre l'alimentation plus durable, plus locale, plus juste — mais touchent des publics différents. Les tiers-lieux attirent majoritairement des personnes de classe moyenne, déjà sensibilisées aux enjeux alimentaires. Les populations précarisées, elles, se tournent vers l'aide alimentaire classique : colis, épiceries sociales, restaurants sociaux.

Une enquête commanditée par la Banque alimentaire de Charleroi a mis en lumière trois profils de bénéficiaires de l'aide alimentaire : ceux qui dépendent uniquement de l'aide alimentaire pour se nourrir (aucun achat), ceux qui complètent leurs achats avec l'aide alimentaire (petit budget), et ceux qui y recourent en fin de mois quand les ressources sont épuisées. Trois réalités, trois stratégies de survie, et un point commun : ces personnes subissent leur alimentation au lieu de la choisir.

Les freins à l'accessibilité : au-delà du prix

Le prix est un frein évident, mais il est loin d'être le seul. L'échange a permis d'identifier plusieurs obstacles qui empêchent les publics fragilisés d'accéder aux dispositifs d'alimentation durable.

L'accès géographique : certains tiers-lieux sont mal desservis en transports en commun. Pour des personnes sans véhicule, s'y rendre représente un effort considérable, d'autant plus si elles doivent transporter des courses au retour.

L'infrastructure domestique : beaucoup de personnes en situation de précarité n'ont qu'une kitchenette, voire pas d'espace de cuisine du tout. Acheter des produits bruts (légumes, vrac) suppose de pouvoir les cuisiner et les stocker — ce qui est loin d'être acquis.

Le sentiment de légitimité : les personnes précarisées ne se sentent pas toujours les bienvenues dans des lieux perçus comme "engagés" ou "militants". L'étude menée par la Biscop (supermarché coopératif bruxellois) a montré que le vocabulaire utilisé — "démocratie alimentaire", "agroécologie", "résilience" — peut être intimidant, alors que les réalités derrière ces mots sont accessibles.

Le vocabulaire et les narratifs : comme le soulignait Romane, la question de "quel narratif parle à qui" traverse toutes les actions. Des termes évidents pour des acteurs engagés peuvent créer une barrière invisible pour d'autres publics.

Le projet OCEAN : définir les "places à vivre"

Lorraine a présenté le projet européen OCEAN (Organisation pour une Chaîne Orégionale d'Archipel Nourricier Solidarisé), un projet Interreg de trois ans lancé en janvier 2026. Il réunit des acteurs belges (Ceinture alimentaire de Charleroi Métropole, Fédération des services sociaux, Espace Environnement) et français (Les Anges Gardins, Collectif des Paysans urbains du Trichon, Jardins de Cocagne de Dunkerque).

Le projet travaille autour d'une notion centrale : les "places à vivre". Ce sont des formes de tiers-lieux nourriciers avec un focus particulier sur les populations fragilisées, où celles-ci deviennent actrices de leur alimentation — au-delà du rôle de bénéficiaires ou de clients.

Les étapes du projet :

  1. Benchmark et analyse (en cours) : visites et études de dispositifs existants visant l'accessibilité sociale, la résilience alimentaire et la biodiversité.
  2. Diagnostic participatif (à partir de juillet 2026) : identifier avec les personnes en situation de précarité les freins concrets à une alimentation de qualité, puis co-construire des actions en réponse.
  3. Appel à candidatures : soutien à deux dispositifs innovants en Belgique — un en zone urbaine (Charleroi), un en zone rurale.
  4. Capitalisation : rédaction d'un référentiel pour les places à vivre (définition, objectifs, méthodologies) et organisation d'un séminaire de partage.

À noter : le 27 mai 2026, une journée de présentation du projet est prévue, avec la participation d'Olivier De Schutter.

Des initiatives qui font pont entre alimentation durable et publics fragilisés

L'échange a fait émerger une dizaine de dispositifs concrets, déjà en place ou en cours de développement. Ils montrent qu'il existe de nombreuses manières de relier alimentation de qualité et accessibilité sociale.

Restaurants participatifs et prix accessibles

Kom à la maison (Bruxelles) est un restaurant participatif à prix libre. Les participants cuisinent ensemble et mangent ensemble. L'approvisionnement repose sur 20 % d'invendus (Barnes, boulanger-pâtissier) et 80 % de produits issus d'un maraîcher en agroécologie. La cuisine est végétale, un choix qui permet de maintenir des coûts compatibles avec un accès pour tous.

Le restaurant Zot (La Fonderie, Molenbeek) propose la soupe gratuite et un plat à trois niveaux de prix (jusqu'à 12 €), permettant à chacun de payer selon ses moyens.

Les événements "à la patate" du Quatre Quarts (gare de Court-Saint-Étienne) proposent des repas à tarif très abordable.

Caisses de solidarité et mécanismes de mutualisation

Les caisses de solidarité, accompagnées par Manger demain, sont présentes dans une cinquantaine de points de vente. Le principe : chaque client peut ajouter 1 ou 2 € à son addition, et ces contributions sont redistribuées sous forme de bons d'achat pour des personnes à faibles revenus. Ce mécanisme fonctionne avec ou sans doublement par les pouvoirs publics — c'est un soutien citoyen par petites gouttes qui s'accumule.

Epicoeur (coopérative citoyenne aux Bons Villers, une quarantaine de producteurs locaux dans un rayon de 10-15 km) pratique la caisse de solidarité et a un partenariat avec l'épicerie sociale locale. Leur modèle basé sur le bénévolat permet des prix déjà très accessibles.

Sécurité sociale de l'alimentation

La Classe (Bruxelles) expérimente un système de cotisation proportionnelle aux revenus. Les cotisants reçoivent en retour 150 € de bons pour acheter des produits durables. Le projet réfléchit à revoir son système de cotisations pour toucher un public plus large (la cotisation minimale de 100 € reste un frein pour les plus précaires). En France, certains dispositifs similaires bénéficient d'un co-financement public (les services sociaux paient la moitié de la cotisation), ce qui change considérablement l'équation.

Agriculture sociale et insertion

Nos Oignons (Belgique) intègre des personnes en réinsertion dans des exploitations maraîchères. Le bénéfice est double : les participants retrouvent un cadre, un lien social et des compétences, tandis que les maraîchers y trouvent de l'aide et rompent leur isolement.

Les Soins Verts fonctionnent sur un principe voisin : des personnes en parcours de santé sont accueillies chez un maraîcher défrayé.

Les ordonnances vertes (Strasbourg) et le programme mini-pousses (Agricovert) offrent des paniers alimentaires de qualité à des publics ciblés (femmes enceintes notamment), accompagnés d'ateliers de montée en compétences sur le système alimentaire.

Tiers-lieux nourriciers et monnaie locale

Les Anges Gardins (Hauts-de-France) ont développé un tiers-lieu nourricier complet : découpe alimentaire, chantiers de maraîchage ouverts aux publics fragilisés, monnaie locale. Les participants peuvent travailler sur les chantiers et recevoir de la monnaie locale qu'ils dépensent ensuite dans les ateliers du tiers-lieu. C'est un écosystème où le travail, l'alimentation et l'échange économique sont reliés.

Lortie (Nancy) est un marché de producteurs locaux qui intègre des acteurs associatifs et de l'insertion, dans un lieu de convivialité.

Groupements d'achats solidaires

VRAC (concept français déployé à Bruxelles et Charleroi, coordonné par Group One) organise des achats en commun dans les quartiers défavorisés. Produits de qualité, bio, locaux (ou français pour le vrac sec), rendus accessibles par l'achat groupé. Des ateliers cuisine complètent le dispositif.

Coopératives territoriales inclusives

Le Parc Naturel Cœur de Condroz développe une coopérative de maraîchers intégrant un partenaire social (CPAS). L'idée : les bénéficiaires du secteur social travaillent chez les différents partenaires de la coopérative, et l'acteur social — qui n'a pas d'objectif de rentabilité — vend à prix accessible, créant une boucle vertueuse. Contact : Adeline Leonet.

Pistes d'action pour les tiers-lieux

L'échange dessine un ensemble de leviers que les tiers-lieux peuvent mobiliser pour contribuer à l'accessibilité de l'alimentation durable. Voici une synthèse opérationnelle.

1. Ouvrir ses infrastructures

Beaucoup de tiers-lieux disposent de cuisines partagées ou d'espaces de convivialité. Ces infrastructures peuvent accueillir des cuisines collectives, des ateliers cuisine gratuits, ou des repas à prix différenciés. Chez Agricoeur, la cuisine partagée existe déjà — il reste à y organiser des activités ouvertes aux publics fragilisés. Le Monti l'a fait en collaboration avec la Croix-Rouge.

2. Installer une caisse de solidarité

Le mécanisme est simple, autoportant, et compatible avec tout type de point de vente ou de lieu de restauration. Il peut fonctionner sans subvention publique et permet de financer des bons d'achat pour des personnes à faibles revenus. C'est un premier pas concret, peu coûteux à mettre en place.

3. Réaliser un diagnostic participatif local

Avant de concevoir un dispositif, questionner les personnes concernées sur leurs besoins réels. Les freins sont très locaux : à un endroit ce sera le transport, à un autre l'accès à une cuisine, ailleurs le vocabulaire. Lorraine insiste : "des fois on suppose leurs besoins, et en fait c'est pas du tout ça le facteur bloquant."

Plusieurs vecteurs possibles : passer par des partenaires déjà en lien avec ces publics (CPAS, Croix-Rouge, épiceries sociales), proposer des activités gratuites qui permettent un premier contact, ou formaliser une enquête à l'échelle communale.

4. Travailler le vocabulaire et la communication

L'enquête de la Biscop a montré que le vocabulaire "militant" crée une barrière. Simplifier les termes, rendre les concepts concrets, parler de "bien manger ensemble" plutôt que de "démocratie alimentaire" peut changer la donne. Ce travail de communication est un préalable pour toucher de nouveaux publics.

5. Nouer des partenariats avec les acteurs sociaux du territoire

Les CPAS, la Croix-Rouge, les épiceries sociales et les services d'aide alimentaire sont déjà en contact avec les publics fragilisés. Un partenariat permet de faire connaître le tiers-lieu, d'y amener des personnes via des activités gratuites, et progressivement de leur permettre de s'y sentir légitimes.

6. Proposer des formats inclusifs

Le prix libre (Com à la maison), les tarifs différenciés (Zot), les ateliers gratuits, les repas "à la patate" : autant de formats qui permettent la mixité sociale sans stigmatisation. L'enjeu est que les personnes précarisées ne soient pas identifiées comme telles, mais participent au même titre que tout le monde.

7. Explorer les modèles de mutualisation

Selon le contexte territorial, un tiers-lieu peut intégrer un groupement d'achats (VRAC), participer à une coopérative territoriale avec un volet social, ou expérimenter une caisse alimentaire locale à cotisation proportionnelle. Ces modèles demandent plus de structuration mais créent des dynamiques durables.

8. S'inscrire dans les dynamiques territoriales existantes

Le projet OCEAN, les ceintures alimentaires, les parcs naturels, Manger demain : des réseaux et des projets existent déjà. S'y rattacher permet de bénéficier de méthodologies éprouvées, de financements possibles, et d'une communauté d'apprentissage.

Ressources et contacts mentionnés

Initiative Lieu Spécificité
Com à la maison Bruxelles Restaurant participatif, prix libre, cuisine végétale
Restaurant Zot (La Fonderie) Molenbeek Soupe gratuite, plat à 3 niveaux de prix
Quatre Quarts — "à la patate" Court-Saint-Étienne Repas à tarif très abordable
Epicoeur Bons Villers Coopérative citoyenne, caisse de solidarité, partenariat épicerie sociale
La Classe Bruxelles Sécurité sociale de l'alimentation, cotisation proportionnelle
VRAC (Group One) Bruxelles, Charleroi Groupements d'achats en quartiers défavorisés
Nos Oignons Belgique Agriculture sociale, réinsertion chez des maraîchers
Les Soins Verts Belgique Accueil de personnes en parcours de santé chez un maraîcher
Agricovert — mini-pousses Belgique Paniers pour femmes enceintes, inspiré des ordonnances vertes
Les Anges Gardins Hauts-de-France Tiers-lieu nourricier, monnaie locale, chantiers de maraîchage
Lortie Nancy Marché de producteurs avec acteurs d'insertion
Jardins de Cocagne Dunkerque Centre d'insertion par le maraîchage
La Biscop Bruxelles Supermarché coopératif, étude sur les freins d'accessibilité
Paysans Artisans Belgique Projet lié aux publics précarisés (conclusions disponibles)
Coopérative Cœur de Condroz Condroz Coopérative de maraîchers avec partenaire social (contact : Adeline Leonet)
Projet OCEAN (Interreg) Charleroi / Hauts-de-France Places à vivre, diagnostic participatif (contact : Lorraine Launois)
Épicerie sociale de Bonvillers Bons Villers Produits locaux, public partie prenante des choix

Document issu du webinaire Trois-Tiers du 27 avril 2026. Pour approfondir : journée de lancement du projet OCEAN le 27 mai 2026 (avec Olivier De Schutter).




Si vous avez envie de contribuer à ces réflexions, de partager vos pratiques, vos ressources ou des exemples de lieux qui abordent cette question autrement, n’hésitez pas à le faire : chaque lecture enrichit la suivante.

Et si ce sujet vous a donné envie de proposer un prochain Tiers-à-Tiers, il suffit d’écrire à l’équipe Trois-Tiers : un thème, une personne ressource, une envie de creuser ensemble… c’est tout ce qu’il faut pour ouvrir une porte. À très bientôt autour d’un prochain sujet !

=> Hello@troistiers.space