Élan source et gestion de conflit
Les rendez-vous Tiers-à-Tiers sont des moments de partage ouverts à tous·te·s. Une fois par mois, en visio, on y explore ensemble un sujet transversal, un enjeu vécu, une question qui traverse nos lieux — ou nos vies. Cette fois, c’est Ilona de Haas qui a proposé d’ouvrir la discussion… Comment reconnaître et soutenir l’élan d’une personne ou d’un petit groupe à l’origine d’un projet, et quelles postures adopter quand émergent tensions ou désaccords au sein du collectif.
🎥 Vous pouvez regarder la vidéo complète du rendez-vous Tiers-à-Tiers, ou bien lire l’article ci-dessous pour en découvrir l’essentiel. Ce texte reprend aussi fidèlement que possible le fil rouge de la rencontre — « La place des enfants dans les tiers-lieux » — et restitue aussi plusieurs digressions précieuses, qui ont élargi le débat pour celles et ceux qui préfèrent la lecture à la vidéo… ou qui souhaitent compléter leur visionnage par une mise en mots plus structurée.
Élan source et gestion de conflits
Dans les projets collectifs, les conflits surgissent rarement par hasard. Ils apparaissent à des moments précis, souvent lorsque quelque chose cherche à évoluer, à se transformer ou à être reconnu. La notion de source permet de lire ces tensions autrement. Elle offre un éclairage sur la manière dont un projet prend forme, se développe et se réajuste au fil du temps. Utilisée comme une grille de lecture, elle aide à comprendre ce qui se joue sous la surface des désaccords et à accompagner le vivant plutôt qu’à le contraindre.
Origine du mot
La notion de source partage une racine symbolique avec celle de hiérarchie. Le mot hiérarchie vient du grec ancien hieros, qui renvoie au sacré, et arkhè, qui désigne à la fois le commencement et le principe d’autorité. Il évoque un ordre fondateur, une organisation qui prend naissance dans le réel et qui oriente l’action. Le mot source renvoie lui aussi à une origine : l’endroit d’où quelque chose jaillit, s’écoule et irrigue ce qui suit.
Dans les collectifs, cet ordre prend forme à travers les initiatives, les responsabilités assumées et les décisions qui orientent le projet. Il s’exprime dans la manière dont certaines personnes portent une attention particulière au sens, aux limites et à la cohérence de ce qui se construit. Source et hiérarchie décrivent ainsi des dynamiques naturelles d’organisation, observables dans tout projet vivant.
Le premier pas et le premier risque
Une source apparaît lorsqu’un pas est posé vers le concret. Une personne accepte de porter un risque pour faire exister une intention dans la matière. Ce risque peut prendre des formes variées : engager du temps, de l’énergie, des ressources, ouvrir un espace, initier une action.
Ce premier geste crée un point de référence. Il ancre le projet dans le réel et engage une responsabilité particulière vis-à-vis de ce qui va suivre. La personne source reste connectée à l’élan initial et à la direction que prend le projet, même lorsque celui-ci se complexifie.
Le rôle décisif du premier soutien
Un projet devient collectif lorsque d’autres personnes rejoignent le geste initial. Ce mouvement marque une forme de reconnaissance. Elle rend l’engagement visible et socialement lisible. Elle facilite l’entrée d’autres personnes dans le champ ouvert.
Ce cercle initial joue souvent un rôle structurant. Il relie l’intention et l’action, l’élan et la matérialisation. Il constitue un point d’appui à partir duquel le projet peut se déployer. La reconnaissance de ce passage aide à comprendre pourquoi certains projets prennent de l’ampleur alors que d’autres restent à l’état de tentative isolée.
Une source nourrie d’affluents
Avec le temps, un projet se nourrit de multiples affluents. D’autres personnes prennent des initiatives, ouvrent des sous-projets, portent des champs spécifiques. Chaque projet dans le projet génère sa propre source.
Certaines personnes deviennent sources de l’accueil, de l’économie, de la programmation, de la gouvernance ou du lieu lui-même. Ces sources spécifiques interagissent entre elles. Elles renforcent la dynamique globale lorsqu’elles trouvent leur place et leur reconnaissance.
La richesse d’un collectif repose sur cette pluralité. Elle demande une attention constante aux articulations entre les différents élans qui traversent le projet.
Une grille de lecture pour questionner le vivant
La notion de source sert à lire les dynamiques à l’œuvre dans un projet. Elle invite à observer ce qui se passe réellement plutôt qu’à appliquer des modèles préétablis.
Elle permet de se poser des questions structurantes : où se situe l’élan fondateur aujourd’hui ? Quelles responsabilités sont portées par qui ? Comment la reconnaissance circule-t-elle ? Quelles frontières demandent à être clarifiées ? À quel moment la question de la transmission apparaît-elle ?
Ces questions soutiennent des ajustements continus. Elles offrent un cadre de lecture qui accompagne l’évolution du projet et favorise une gouvernance attentive aux mouvements du réel.
Quel rapport avec les conflits ?
Dans les projets collectifs, les conflits apparaissent souvent à des moments charnières. Ils surgissent lorsque plusieurs élans se croisent, lorsque de nouveaux champs s’ouvrent ou lorsque certaines responsabilités cherchent à être reconnues. Ces tensions prennent rarement la forme d’un désaccord frontal dès le départ. Elles se manifestent par des malaises diffus, des incompréhensions, des échanges qui se crispent.
Dans un projet en phase de structuration, une tension émerge autour de l’instance décisionnelle. Une personne, arrivée plus tard dans le collectif, exprime une vision différente de l’orientation du projet. Le malaise grandit, sans que le groupe parvienne à identifier ce qui coince réellement. La lecture par la source déplace le regard. À quel moment cette personne a-t-elle rejoint le projet ? Quel champ pensait-elle pouvoir porter en entrant dans cet espace ? Comment l’élan fondateur et les intentions initiales ont-ils été transmis ? Le conflit révèle ici un décalage de temporalité et de reconnaissance entre plusieurs sources potentielles.
Dans un autre collectif, la tension se concentre autour d’une personne très investie. Présente sur de nombreux fronts, elle impulse des actions, prend des décisions, assure la continuité opérationnelle. D’autres membres ressentent une fatigue croissante et une impression de déséquilibre. La grille de lecture par la source permet d’observer la situation autrement. Quel champ cette personne porte-t-elle principalement ? Quelle reconnaissance reçoit-elle pour cet engagement ? Comment les autres sources spécifiques trouvent-elles leur place ? Le conflit met en lumière un glissement progressif entre une source opérationnelle et une perception d’autorité globale.
Dans un projet encore en gestation, les tensions apparaissent très tôt, alors même que le lieu ou la structure n’existent pas encore. Certaines personnes expriment des inquiétudes face à la place occupée par la personne à l’origine du projet. D’autres hésitent à s’engager pleinement, par crainte de perturber un équilibre fragile. La lecture par la source éclaire ici la question du rythme. Le projet se situe encore dans son acte fondateur. Les autres élans n’ont pas encore trouvé leur moment d’émergence. Le conflit signale une attente de clarification sur les étapes à venir et sur la manière dont les différentes sources pourront s’exprimer dans le temps.
Dans chacun de ces cas, le conflit agit comme un révélateur. Il indique un endroit où quelque chose cherche à être reconnu, nommé ou ajusté. La notion de source permet de relier ces tensions aux dynamiques profondes du projet : l’élan initial, les champs portés, les temporalités, les frontières implicites.
Abordés sous cet angle, les conflits deviennent des moments de lecture fine du vivant du projet. Ils ouvrent des espaces de dialogue, soutiennent des ajustements nécessaires et participent à la maturation collective. Ils invitent le groupe à revisiter ses équilibres sans perdre de vue ce qui l’a mis en mouvement.
Accompagner le vivant
Travailler avec la notion de source, c’est accepter que les projets collectifs soient traversés par des tensions, des déplacements et des réajustements constants. Les conflits y occupent une place structurante. Ils marquent des seuils, révèlent des déséquilibres, appellent des évolutions.
Plutôt que de chercher à les résoudre rapidement, cette approche propose de les lire. Elle invite à relier chaque tension à un élan, à un champ, à une temporalité. Ce déplacement du regard ouvre des conversations plus fécondes et soutient des décisions plus justes.
Accompagner le vivant d’un projet, c’est cultiver cette capacité à lire ce qui se joue, à reconnaître les sources en présence et à ajuster les équilibres au fil du temps.
Un mot pour finir
La notion de source est approfondie de manière particulièrement accessible dans l’ouvrage de Stefan Merckelbach, Un petit livre rouge sur la source.
Ce texte propose un regard à la fois simple et exigeant sur les dynamiques de responsabilité, d’initiative et d’autorité, aussi bien dans le management que dans la vie quotidienne.
À partir des principes source, l’auteur invite à observer comment les projets prennent naissance, comment ils se développent et comment ils traversent les phases de tension ou de transformation. Le livre met en lumière le rôle des élans fondateurs, des soutiens qui les rendent possibles et des transmissions qui permettent aux projets d’évoluer sans perdre leur cohérence.
Par son approche concrète et libératrice, cet ouvrage offre des repères précieux pour toute personne impliquée dans un projet collectif. Il soutient une lecture fine des situations vécues et encourage une posture de responsabilité consciente, attentive aux mouvements du vivant plutôt qu’à l’application de modèles figés.
Si vous avez envie de contribuer à ces réflexions, de partager vos pratiques, vos ressources ou des exemples de lieux qui abordent cette question autrement, n’hésitez pas à le faire : chaque lecture enrichit la suivante.
Et si ce sujet vous a donné envie de proposer un prochain Tiers-à-Tiers, il suffit d’écrire à l’équipe Trois-Tiers : un thème, une personne ressource, une envie de creuser ensemble… c’est tout ce qu’il faut pour ouvrir une porte. À très bientôt autour d’un prochain sujet !
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